Chronique du lundi 10 mars : Vers un tripartisme adapté aux réalités guinéennes
Dans cette chronique du lundi 10 mars 2025, nous ouvrons le débat sur la nécessité de repenser l’organisation politique de la Guinée en encadrant le fonctionnement des partis politiques. Ces derniers, définis comme des groupes d’individus partageant une vision politique commune et réunis en association, jouent un véritable rôle dans la structuration du jeu démocratique. Toutefois, force est de constater que le modèle du multipartisme intégral, en vigueur depuis les années 1990, a montré ses limites dans le contexte sociopolitique guinéen.
L’idée que nous défendons ici est celle d’un système reposant sur trois partis politiques, inspiré en partie du bipartisme que proposait feu le Général Lansana Conté au lendemain du discours de La Baule de juin 1990. Ce discours, prononcé par le Président français François Mitterrand lors de la 16ᵉ Conférence des chefs d’État d’Afrique et de France, conditionnait l’aide au développement à l’instauration du pluralisme démocratique dans les pays africains.
Vos contributions à ce débat sont attendues, et nous restons ouverts aux critiques pourvu qu’elles soient constructives et enrichissantes.
Le multipartisme intégral : une démocratie importée et inadaptée ?
L’instauration du multipartisme intégral dans les anciennes colonies françaises visait, en théorie, à favoriser l’État de droit et la démocratie. Cependant, si ce modèle fonctionne dans les démocraties occidentales, il s’est heurté en Afrique à une réalité sociologique bien différente. Dans de nombreux pays, dont la Guinée, les partis politiques se sont formés sur des bases ethniques, tribales et régionales, renforçant les divisions identitaires au lieu de promouvoir une unité nationale fondée sur des projets de société.
La conséquence de cette politisation ethnique est bien connue : affrontements sanglants, tensions intercommunautaires, et instabilité chronique lors des scrutins électoraux qualifiés de « transparents, inclusifs et démocratiques ». Conscient de ces dérives, le Général Lansana Conté, anticipant les dangers d’un multipartisme anarchique, avait préconisé le bipartisme dans le cadre de la rédaction de la Constitution de 1991. L’objectif était clair : éviter que les partis ne se structurent sur des bases ethniques ou régionalistes.
Malheureusement, cette proposition ne fut pas adoptée. La Guinée s’est ainsi engagée dans une voie où la prolifération des partis a davantage fragmenté le paysage politique qu’elle ne l’a enrichi. De 1991 au 5 septembre 2021, date de la prise de responsabilité du Comité National du Rassemblement pour le Développement (CNRD) sous la direction du Colonel Mamadi Doumbouya (aujourd’hui Général de Corps d’Armée), le pays a connu une succession de crises politiques et électorales, alimentées par des clivages identitaires profonds.
Depuis les premières élections pluralistes de 1993, de nombreuses voix se sont élevées pour demander soit le bipartisme, soit une limitation stricte du nombre de partis politiques afin d’éviter l’émiettement du paysage électoral. C’est dans cette dynamique que s’inscrit la déclaration du Président Mamadi Doumbouya à la tribune des Nations Unies le 21 septembre 2023 :
« Ce modèle démocratique que vous nous avez si insidieusement et savamment imposé après le sommet de La Baule en France, presque de façon religieuse, ne marche pas. » Il n’a pas tort. Ce constat amer témoigne de l’échec du modèle importé.
Un tripartisme régulé comme alternative viable
Lors des consultations menées pour la rédaction de l’avant-projet de la nouvelle Constitution actuelle, la majorité des citoyens interrogés ont plaidé pour une réforme du système partisan, avec soit l’adoption du bipartisme, soit une réduction drastique du nombre de partis politiques. À ce jour, la Guinée compte officiellement 211 partis politiques enregistrés auprès du ministère de l’Administration du territoire et de la Décentralisation, un chiffre démesuré pour une population d’environ 14 millions d’habitants, dont seulement 5 millions d’électeurs potentiels (les inscrits sur les listes électorales étant estimés à 5,4 millions lors de la présidentielle d’octobre 2020, avec un taux de participation de 79,5 %).
À défaut d’un bipartisme strict, nous proposons un modèle tripartite qui structurerait la vie politique guinéenne en trois grandes formations capables de capter l’ensemble des courants d’opinion du pays. Cette réforme devrait être encadrée par une loi organique sur le modèle de celle de décembre 1991, imposant des critères stricts pour la reconnaissance des partis politiques. L’on pourrait se servir de la loi portant subventions publiques aux partis politiques pour doter à part égale l’ensemble des 211 partis politique avec obligation de présenter les candidats aux prochains scrutins parlementaires. Cette loi consacre 0,5% de l’assiette fiscales auxdites subventions.
À l’issue de ce scrutin parlementaire, seuls les trois premiers partis sortis demeureront agréés en république de Guinée. Cette disposition doit être issue d’une résolution du CNT.
Cet exercice de créativité produira des bénéfices aux effets multiplicateurs en tant en termes de lutte contre le repli ethnique et ou régional en politique qu’en termes de l’élimination de l’hégémonie des chefs de partis qui sont des Présidents à vie et uniques candidats de leurs formations politiques parce que détenant le cordon de la bourse.
Trois blocs idéologiques pour structurer la vie politique
Il est de notoriété publique qu’en Guinée, trois grandes formations politiques dominent le paysage électoral depuis 2010 : le RPG Arc-en-ciel, l’UFDG et l’UFR. Plutôt que de maintenir une multitude de « micro-partis » aux ambitions souvent purement électoralistes et clientélistes, nous proposons que ces structures secondaires se regroupent au sein de trois grands blocs représentatifs des différentes sensibilités du pays après le scrutin parlementaire déjà évoqué. Selon les appellations que l’on voudra, ces trois partis seront :
- Un parti social-démocrate et panafricaniste, prônant un rôle fort de l’État dans l’économie, la souveraineté nationale, la justice sociale et l’intégration africaine. Ce courant défendrait une politique de développement autocentré, valorisant les ressources locales et l’industrialisation nationale.
- Un parti libéral réformateur, fondé sur l’économie de marché, la libre entreprise et une réduction du rôle de l’État. Il attirerait les partisans d’une large ouverture aux investissements étrangers, d’une décentralisation renforcée et d’une gouvernance axée sur l’efficacité et la compétitivité économique.
- Un parti conservateur et républicain, attaché aux valeurs traditionnelles, à la stabilité institutionnelle et à la préservation de l’unité nationale. Il défendrait une gouvernance fondée sur l’autorité de l’État, l’ordre public et la promotion d’un patriotisme pragmatique.
Les avantages du tripartisme
Ce modèle tripartite offrirait plusieurs bénéfices :
- Réduction du morcellement politique : en limitant la dispersion des voix et en favorisant des majorités claires, il permettrait une gouvernance plus stable et cohérente ;
- Structuration des débats autour de véritables projets de société, plutôt que sur des considérations identitaires et régionalistes ;
- Renforcement de la démocratie, en obligeant les partis à adopter une envergure nationale et à proposer des programmes solides plutôt que de s’appuyer sur des logiques de clientélisme ethnique.
Pour garantir l’efficacité de ce modèle, une loi organique stricte pourrait fixer des critères d’éligibilité pour tout parti politique :
- Une implantation nationale effective (présence dans toutes les régions administratives) ;
- Une capacité à présenter des candidats dans au moins 75% des circonscriptions électorales ;
- Un seuil électoral minimal (par exemple, 10 % des suffrages exprimés à l’échelle nationale lors des dernières élections).
Les formations politiques ne remplissant pas ces critères seraient contraintes de fusionner avec l’un des trois grands blocs ou de disparaître du paysage électoral.
In fine : Un tournant nécessaire pour la démocratie guinéenne
L’objectif de cette réforme est clair : rompre avec la dynamique actuelle, où les partis servent souvent d’instruments de promotion personnelle et de clientélisme, et réorienter la vie politique guinéenne vers une compétition saine, structurée et basée sur des projets de société concrets.
Le débat est lancé : faut-il adopter ce tripartisme régulé pour renforcer la démocratie et la stabilité en Guinée ?
Que Dieu bénisse la Guinée et les Guinéens.
Honorable Cheick Tidiane TRAORÉ
Vice-Coordinateur Général de la Synergie GMD25